LE DIABLE (CA VA)
Un jour, le diable vint sur terre, un jour le diable
Vint sur terre
Pour surveiller ses intérêts, il a tout vu le diable
Il a tout entendu
Et après avoir tout vu, après avoir tout entendu
Il est retourné chez
Lui, là-bas
Et là-bas, on avait fait un grand banquet, et à la fin
Du banquet il s'est
Levé le diable, il a prononcé un discours et en
Substance il a dit ceci
Il a dit
Il y a toujours un peu partout
Des feux illuminant la terre ça va
Les hommes s'amusent comme des fous
Aux dangereux jeux de la guerre ça va
Les trains déraillent avec fracas
Parce que des gars plein d'idéal
Mettent des bombes sur les voies
Ca fait des mots sans confession
Des confessions sans rémission ça va
Rien ne se vend mais tout s'achète
L'honneur et même la sainteté ça va
Les états se muent en cachette
En anonymes sociétés ça va
Les grands s'arrachent les dollars
Venus du pays des enfants
L'Europe répète l'avare
Dans un décor de mil neuf cent
Ca fait des morts d'inanition
Et l'inanition des nations ça va
Les hommes ils en ont tant vu
Que leurs yeux sont devenus gris ça va
Et l'on chante même plus
Dans toutes les rues de Paris ça va
On traite les braves de fous
Et les poètes de nigauds
Mais dans les journaux de partout
Tous les salauds ont leur photo
Ca fait mal aux honnêtes gens
Ça va ça va ça va
(Jacques Brel)
LE MAL SOURNOIS
On ne porte pas en nous le Mal
Le mal n'est qu'un jeu de ricochet
Seul, il n'existe pas
Des personnes attirent le Mal
Le Bien les dissuade
Quel serait l'intérêt du Bien si le Mal n'existait pas
Aucun intérêt à faire le Bien si on ne risquait pas de commettre le Mal
Quel serait l'intérêt de la vie si la mort n'existait pas
L'homme n'éprouverait aucun plaisir à vivre s'il ne risquait pas de perdre la vie
Le Bien, le Mal, Dieu, le Diable
Si l'un tiraille sans cesse, l'autre s'en détourne
Faut-il haïr pour mieux aimer
Faut-il aimer pour accepter la souffrance
Se laisser envahir par le Mal n'est pas l'adopter
Utiliser le Mal peut parfois soulager
Le Bien n'est perceptible que si le Mal est compris
Le Mal n'engendrera jamais le Bien
La différence fait ce que nous sommes
Entre le Bien et le Mal, juste une question de choix
Et le choix est déjà le Bien
LE DIABLE (selon Prévert)
Quand le Diable rencontre Dieu
Il est très embêté
Parce qu'il doit le saluer
C'est réglementaire
Alors il se rend compte
Qu'il est légèrement ridicule
Et il s'en retourne chez lui en courant
Il allume un grand feu en pleurant
Et il se couche sur le brasier
Avec une grande flamme blanche
Comme un oreiller
Et il ronronne tout doucement
Comme le feu
Comme les chats quand ils sont heureux
Et il rêve aux bons tours
Qu'il va jouer au bon Dieu
MORALE DIABOLIQUE
Il ne vous sera pas possible de transformer la souffrance en but.
La souffrance EST, et ne saurait par conséquent devenir un but.
Cultiver la haine de soi, mépris des autres
Haine des autres, mépris de soi.
Mélanger, faites la synthèse
Dans le tumulte de la vie, être toujours perdant
Développer en vous un profond ressentiment à l'égard de la vie
Parfois, c'est vrai, la vie vous apparaitra simplement comme une expérience incongrue
Mais le ressentiment devra toujours être à portée de main
Même si vous choisissez de ne pas l'exprimer
Revenez toujours à la source qui est la souffrance
Lorsque vous susciterez chez les autres
Un mélange de pitié effrayée et de mépris
Vous pourrez, alors, commencer à écrire
LES DIABLES NOIRS
L'aube couronnait déjà les arbres de sa lueur dorée. Le soleil levant allait son chemin à travers les brumes. A cette heure matinale, il n'était pas rare de voir le curé traverser péniblement la pelouse qui séparait le presbytère de la vieille église. Ces dernières années, le sommeil occupait moins de place dans sa vie. Le jour naissant le délivrait de la solitude. Il n'avait personne à qui se confier et personne pour le réconforter. Ses paroissiens l'ennuyaient depuis peu. Il avait souvent envisagé de parler à son évêque du doute qui lui était venu sur le tard, de cette peur de la mort qui affaiblissait sa spiritualité, sans pouvoir s'y décider. Mourir, cette belle affaire ! N'étais-ce pas le but final de chacun mais pouvait-on choisir sa finalité ?
Il resserra son écharpe sur son col car il craignait l'humidité du matin. La petite église lui donnait toujours un sursaut d'optimisme, c'est pourquoi il y venait fréquemment le matin d'aussi bonne heure.
Il foula l'allée de gravier et alors qu'il posait la main sur la poignée de la porte, il entendit des grattements qui provenaient de l'arrière de l'édifice. Il tourna la tête dans cette direction et écouta avec une vive attention
On remuait la terre comme si quelqu'un creusait. Un animal sans doute et maintenant le craquement du bois qui se brisa.
Le curé sursauta. Epouvanté, le curé quitta le porche
- Qui est là ?
Le silence s'établit puis le grattement recommença.
Le curé s'approcha du puits escarpé qui s'ouvrait dans le sol. Tout au fond, grouillait une masse de corps à la fourrure noire. Mais de quel animal s'agissait-il ? Difficile à dire car le soleil encore caché par les arbres n'éclairait pas le puits.
L'une des créatures émergea de la masse ondulante et se hissa sur le dos de ses semblables. Le curé avec effroi savait qui étaient ces créatures mais n'avait pas remarqué les autres rats tapis dans le cimetière, cachés dans l'herbe. Ceux là l'avaient guetté en silence. Leurs yeux noirs mauvais avaient épié sa progression dans l'allée. Ils s'étaient avancés peu à peu en rampant. Le plus hardi mordit la cheville du curé, dégustant sa chair sans hâte ni agressivité.
Le curé ne comprit pas ce qui lui arrivait.
Le temps qu'il hurle et se débatte, il était trop tard. Les congénères de l'animal se jetaient déjà sur lui.
Le curé roula sur le sol. L'un des rats le suivit dans sa chute. Un bref instant, le curé plongea son regard dans les petits yeux noirs du rat à quelques centimètres du nez rose qui le reniflait. Le rat monta sur lui, la mâchoire béante et tous les autres l'imitèrent.
Les cris étouffés du curé, qui avait disparu sous la masse grouillante, faiblissaient.
- Mourir, pourquoi était-il si long de mourir !
Un rat s'agitait à l'intérieur de son corps, la bête s'était foré un chemin dans son thorax et se gorgeait de son coeur.
Il aurait du être mort à présent mais la souffrance du curé avait atteint une intensité subliminale. Il s'interrogeait encore des doutes sur la foi, Dieu. En un moment pareil, il devait bien y avoir une réponse. Mais rien, aucune révélation. Une seule certitude, on le mangeait.
Il comprit enfin que son corps était bel et bien mort.
Le rat se régala de son cerveau, plongeant sa tête au plus profond du crâne ouvert.
Le soleil franchit le sommet des arbres, baigna l'église et ses alentours de lumière neuve et vibrante. Aucun chant d'oiseau ne salua son arrivée.
Le seul bruit perceptible était l'écho assourdi d'une dispute entre rats.