La solitude
« Notre grand tourment dans l’existence vient de ce que nous sommes éternellement seuls, et tous nos efforts, tous nos actes ne tendent qu’à fuir cette solitude »
Guy de Maupassant
Lorsqu’on parle de solitude, c’est plutôt d’isolement dont il s’agit.
La solitude est inhérente à la condition humaine. Alors que l’isolement est l’état d’une personne qui cesse d’être reliée à ses semblables, ou qui a le sentiment de ne pas l’être, ce qui revient au même.
Avant de naître, l’être est pris en charge. Il est attaché à un organisme qui le contient. Naître, c’est se séparer de sa mère ; l’être éprouve alors dans son inconscient un sentiment de rejet. La blessure de la naissance se referme mal. Plus tard, il y aura une nouvelle séparation avec sa maman, ce sera le départ pour la maternelle. Et toutes les séparations de la vie, avec chaque fois le sentiment du rejet. Il ne suffit pas, sans doute, de savoir que tout commence avec la naissance mais je suppose que d’en prendre conscience aide à accepter la difficulté d’être et de vivre.
Nous avons tous peur, plus ou moins consciemment, de n’être pas acceptés par les autres, d’être maintenus à l’écart. Il est facile de se percevoir comme rejeté par les autres et de devenir un solitaire, ou plutôt un isolé.
Le sentiment d’infériorité, qui favorise l’isolement d’un individu, est souvent entretenu par la vie : on se replie sur soi, par exemple, à la suite d’un échec sentimental, ce qui entraîne la peur d’un nouvel échec et c’est le cercle vicieux.
Un individu peut-être un solitaire de tempérament ou le devenir par choix. Mais à quelques rares exceptions près, le solitaire est souvent un être qui souffre de son isolement. Car l’être humain est un animal social.
La solitude est une question difficile à cerner. Elle est diverse dans ses manifestations. Pour certains, elle se traduit par un sentiment d’ennui, pour d’autres, par un état anxieux. Tout ce qu’on peut dire : ils sont de plus en plus nombreux dans notre société les gens qui se sentent seuls, coupés des autres, coupés du monde et qui souffrent d’isolement. De solitude, comme on dit.
Parce que la solitude est une souffrance muette. Il est mal vu de se plaindre de sa solitude. On se tait. On garde sa souffrance pour soi. Comme si on avait honte de se sentir isolé.
Le genre d’isolement dont souffre l’individu dans notre civilisation urbaine paraît, d’un point de vue historique, sans précédent. Marcher dans la foule pendant des heures sans rencontrer un seul visage connu, rentrer chez soi sans être accueilli par personne, passer seul une soirée après l’autre, sans jamais personne avec qui communiquer.
Notre société est très mobile ; les individus vont d’un travail à un autre, d’un quartier à un autre, d’une ville à une autre. Ce qui favorise l’isolement.
La société de consommation est ainsi faite que chacun vise à avoir tout ce qu’il lui faut : sa machine à laver, sa voiture, sa télévision, comme si on évitait toute mise en commun des équipements ménagers ou autres, évitant ainsi toute possibilité d’échanges ou de rassemblement. L’habitat moderne encourage l’isolement.
Notre société a poussé de façon excessive la ségrégation naturelle des âges. Aujourd’hui, les enfants, les adultes, les gens âgés, chaque groupe a son monde dans lequel les autres ne pénètrent pratiquement jamais. Et cette ségrégation est en partie responsable de l’isolement d’un très grand nombre d’individus.
Le mariage n’est pas une solution à la solitude, contrairement à ce que certains continuent de penser. D’autant moins que l’institution du mariage traverse une crise, le nombre de divorces augmente ; l’évolution des mœurs qui favorise une plus grande liberté de l’individu paraît être aussi un facteur de solitude.
Le célibat, autrefois considéré comme marginal, est maintenant de plus en plus accepté dans notre société et doit l’être, du reste comme une façon normal de vivre. Le célibat, au sens large, comprend aussi les divorcés qui se retrouvent le plus souvent dans une situation comparable à celle des célibataires. Il demeure qu’un très grand nombre de célibataires acceptent mal l’isolement qui découle de leur état ; un isolement qui augmente au fur à mesure qu’on avance en âge.
La solution à l’isolement se trouve chez l’individu lui-même : dans sa capacité de communiquer.
Si vous êtes un solitaire malgré vous et que vous souhaitez remédier à cette situation, voici la meilleure recette : LE PROJET.
Souvent, on se laisse prendre par son travail ou par ses occupations et puis arrive le temps de s’appartenir et de partager et on se trouve pris au dépourvu. « Qu’est-ce que je fais maintenant ? » Les autres sont souvent déjà occupés…et on se retrouve seul…
Peu en sont conscients, qui restent à attendre, comme si tout dépendait du hasard. Il faut faire pour soi ce qu’on ferait pour d’autres. Si vous deviez, par exemple, organiser la fin de semaine d’un ami de passage…faites-en autant pour vous-même. Soyez votre meilleur (e) ami (e), sortez-vous, divertissez-vous, présentez-vous des amis.
Parmi les moyens qu’on suggère pour surmonter la solitude, il en est un dont l’efficacité ne fait pas de doute : aider les autres à surmonter leur propre solitude. On peut toujours trouver plus isolé que soi. La solution à tant de problèmes personnels se trouve souvent dans la capacité de s’oublier pour s’occuper des autres.
L’isolement se trouve transformé dès qu’on cesse de fuir, dès qu’on est décidé à affronter ce qui est. Et la solitude apparaît alors sous son aspect positif.
La solitude, au vrai sens du terme, c’est une occasion de silence, de faire un peu de silence et de passer à l’écoute de soi. Il ne faut pas fuir la vraie solitude. Elle est inévitable. Il faut plutôt l’apprivoiser. Et découvrir ce qu’elle peut nous apprendre : le silence qui seul permet d’être à l’écoute de soi.
« La solitude est partout. L’individu est toujours seul. Ce qu’il doit faire, c’est la découvrir en lui-même et non pas la trouver en dehors de lui. »
Solitude ( à mon ami Thierry)
C’était après un dîner d’hommes. On avait été fort gai. Un d’eux, un vieil ami me dit :
- Veux-tu remonter à pied l’avenue des Champs-Elysées ?
Et nous voilà partis, suivant à pas lents la longue promenade, sous les arbres à peine vêtus de feuille encore. Aucun bruit, que cette rumeur confuse et continue que fait Paris. Un vent frais nous passait sur le visage, et la légion des étoiles semait le ciel noir d’une poudre d’or.
Mon compagnon me dit :
- Je ne sais pourquoi, je respire mieux ici, la nuit, que partout ailleurs. Il me semble que ma pensée s’y élargit. J’ai, par moments, ces espèces de lueurs dans l’esprit qui font croire, pendant une seconde, qu’on va découvrir le divin secret des choses. Puis la fenêtre se referme. C’est fini.
De temps en temps, nous voyions glisser deux ombres le long des massifs ; nous passions devant un banc ou deux êtres, assis côte à côte, ne faisait qu’une tache noire.
Mon voisin murmura :
- Pauvre gens ! ce n’est pas du dégoût qu’ils m’inspirent mais une immense pitié. Parmi tous les mystères de la vie humaine, il en est un que j’ai pénétré : notre grand tourment dans l’existence vient de ce que nous sommes éternellement seuls, et tous nos efforts, tous nos actes ne tendent qu’à fuir cette solitude. Ceux-là, ces amoureux des bancs en plein air, cherchent, comme nous, comme toutes les créatures, à faire cesser leur isolement, rien que pendant une minute au moins ; mais ils demeurent, ils demeureront toujours seuls ; et nous aussi.
- On s’en aperçoit plus ou moins, voilà tout.
- Depuis quelque temps, j’endure cet abominable supplice d’avoir compris, d’avoir découvert l’affreuse solitude où je vis, et je sais que rien ne peut la faire cesser, rien entends-tu ! Quoi que nous tentions, quoi que nous fassions, quels que soient l’élan de nos cœurs, l’appel de nos lèvres et l’étreinte de nos bras, nous sommes toujours seuls.
- Je t’ai entraîné ce soir, à cette promenade, pour ne pas rentrer chez moi, parce que je souffre horriblement, maintenant, de la solitude de mon logement. A quoi cela me servira-t-il ? Je te parle, tu m’écoutes, et nous sommes seuls tous les deux, côte à côte, mais seuls. Me comprends-tu ?
- Bienheureux les simples d’esprit. Ils ont l’illusion du bonheur. Ils ne sentent pas, ceux-là, notre misère solitaire, ils n’errent pas, comme moi, dans la vie, sans autre contact que celui des coudes, sans autre joie que l’égoïste satisfaction de comprendre, de voir, de deviner et de souffrir sans fin de la connaissance de notre éternel isolement.
- Tu me trouves un peu fou, n’est-ce pas ?
- Ecoute-moi. Depuis que j’ai senti la solitude de mon être, il me semble que je m’enfonce, chaque jour davantage, dans un souterrain sombre, dont je ne trouve pas les bords, dont je ne connais pas la fin, et qui n’à point de bout, peut-être ! J’y vais sans personne avec moi, sans personne autour de moi, sans personne de vivant faisant cette même route ténébreuse. Ce souterrain, c’est la vie. Parfois j’entends des bruits, des voix, des cris… je m’avance à tâtons vers ces rumeurs confuses. Mais je ne sais jamais au juste d’où elles partent ; je ne rencontre jamais personne, je ne trouve jamais une autre main dans ce noir qui m’entoure. Me comprend-tu ?
Quelques hommes ont parfois deviné cette souffrance atroce.
Musset s’est écrié :
Qui vient ? Qui m’appelle ? personne.
Je suis seul. C’est l’heure qui sonne.
O solitude ! O pauvreté !
Mais, chez lui, ce n’était là qu’un doute passager, et non une certitude définitive, comme chez moi. Il était poète ; il peuplait la vie de fantômes, de rêves. Il n’était jamais vraiment seul. Moi, je suis seul !
Gustave Flaubert, un des grands malheureux de ce monde, parce qu’il était un des grands lucides, n’écrivait-il pas à une amie cette phrase désespérante : « Nous sommes tous dans un désert. Personne ne comprend personne ».
Non, personne ne comprend personne, quoi qu’on pense, quoi qu’on dise, quoi qu’on tente. La terre sait-elle ce qui se passe dans ces étoiles que voilà, jetées comme une graine de feu à travers l’espace, si loin que nous apercevons seulement la clarté de quelques-unes, alors que l’innombrable armée des autres est perdue dans l’infini, si proches qu’elles forment peut-être un tout, comme les molécules d’un corps ?
Eh bien, l’homme ne sait pas davantage ce qui se passe dans un autre homme. Nous sommes plus loin l’un de l’autre que ces astres, plus isolés surtout, parce que la pensée est insondable.
Sais-tu quelque chose de plus affreux que ce constant frôlement des êtres que nous ne pouvons pénétrer ! Nous nous aimons les uns les autres comme si nous étions enchaînés, tout près, les bras tendus, sans parvenir à nous joindre. Un torturant besoin d’union nous travaille, mais tous nos efforts restent stériles, nos abandons inutiles, nos confidences infructueuses, nos étreintes impuissantes, nos caresses vaines. Quand nous voulons nous mêler, nos élans de l’un vers l’autre ne font que nous heurter l’un à l’autre.
Je ne me sens jamais plus seul que lorsque je livre mon cœur à quelque ami, parce que je comprends mieux alors l’infranchissable obstacle. Il est là, cet homme ; je vois ses yeux clairs sur moi ; mais son âme, derrière eux, je ne la connais pas. Il m’écoute. Que pense-t-il ? Oui, que pense-t-il ? Tu ne comprends pas ce tourment ? Il me hait peut-être ? ou me méprise ? ou se moque de moi ? Il réfléchit à ce que je dis, il me juge, il me raille, il me condamne, m’estime médiocre ou sot. Comment savoir ce qu’il pense ? Comment savoir s’il m’aime comme je l’aime ? et ce qui s’agite dans cette petite tête ronde ? Quel mystère que la pensée inconnue d’un être, la pensée cachée et libre, que nous ne pouvons ni connaître, ni conduire, ni dominer, ni vaincre !
Et moi, j’ai beau vouloir me donner tout entier, ouvrir toutes les portes de mon âme, je ne parviens pas à me livrer. Je garde au fond, tout au fond, ce lieu secret du « Moi » où personne ne pénètre. Personne ne peut le découvrir, y entrer, parce que personne ne me ressemble, parce que personne ne comprend personne.
Me comprends-tu, au moins, en ce moment, toi ? Non, tu me juges fou ! tu m’examines, tu te gardes de moi ! tu te demandes : Qu’est-ce qu’il a ce soir ? Mais si tu parviens à saisir un jour, à bien deviner mon horrible et subtile souffrance, viens me dire seulement : je t’ai compris ! et tu me rendras heureux, une seconde peut-être.
Ce sont les femmes qui me font encore le mieux apercevoir ma solitude.
Misère ! Misère ! comme j’ai souffert par elles, parce qu’elles m’ont donné souvent, plus que les hommes, l’illusion de n’être pas seul !
Quand on entre dans l’amour, il semble qu’on s’élargit. Une félicité surhumaine vous envahit. Sais-tu pourquoi ? Sais-tu d’où vient cette sensation d’immense bonheur ? C’est uniquement parce qu’on s’imagine n’être plus seul. L’isolement, l’abandon de l’être humain paraît cesser. Quelle erreur !
Plus tourmentée encore que nous par cet éternel besoin d’amour qui ronge notre cœur solitaire, la femme est le grand mensonge du rêve.
Tu connais ces heures délicieuses passées face à face avec cet être à long cheveux, aux traits charmeurs et dont le regard nous affole. Quel délire égare notre esprit ! Quelle illusion nous emporte !
Elle et moi, nous n’allons plus faire qu’un, tout à l’heure, semble-t-il ? Mais ce tout à l’heure n’arrive jamais, et, après des semaines d’attente, d’espérance et de joie trompeuse, je me retrouve tout à coup, un jour, plus seul que je ne l’avais encore été.
Après chaque baiser, après chaque étreinte, l’isolement s’agrandit. Et comme il est navrant, épouvantable. Et puis, adieu. C’est fini. C’est à peine si on reconnaît cette femme qui a été tout pour nous pendant un moment de la vie, et dont nous n’avons jamais connu la pensée intime et banale sans doute !
Et pourtant, ce qu’il y a encore de meilleur au monde, c’est de passer un soir auprès d’une femme qu’on aime, sans parler, heureux presque complètement par la seule sensation de sa présence. Ne demandons pas plus, car jamais deux êtres ne se mèlent.
Quant à moi, maintenant, j’ai fermé mon âme. Je ne dis plus à personne ce que je crois, ce que je pense et ce que j’aime. Me sachant condamné à l’horrible solitude, je regarde les plaisirs, les croyances ! Ne pouvant rien partager avec personne, je me suis désintéressé de tout. Ma pensée, invisible, demeure inexplorée. J’ai des phrases banales pour répondre aux interrogations de chaque jour, et un sourire qui dit : « oui », quand je ne veux même pas prendre la peine de parler.
Me comprends-tu ?
Nous avions remonté la longue avenue jusqu’à l’Arc de triomphe de l’Etoile, puis nous étions redescendus jusqu’à la place de la Concorde, car il avait énoncé tout cela lentement, en ajoutant encore beaucoup d’autres choses dont je ne me souviens plus.
Il s’arrêta et, brusquement, tendant le bras vers le haut obélisque de granit, debout sur le pavé de Paris et qui perdait, au milieu des étoiles, son long profil égyptien, monument exilé, portant au flanc l’histoire de son pays écrite en signes étranges, mon ami s’écria :
- Tiens, nous sommes tous comme cette pierre.
Puis il me quitta sans ajouter un mot.
Etait-il gris ? Etait-il fou ? Etait-il sage ? je ne le sais encore. Parfois il me semble qu’il avait raison ; parfois il me semble qu’il avait perdu l’esprit.