CHAPITRE 1 ( citation)
« Quant à l'affaire de la pomme, il fallait le planter ailleurs, votre arbre, ou ne pas créer Adam à votre image. En l'occurrence l'interdiction équivalait à un encouragement, n'importe quel
pédagogue vous le dira. Ce n'est pas le diable qui a tenté notre ancêtre, c'est vous qui avez tenté le diable ».
(Robert Escarpit/Lettre ouverte à Dieu
CHAPITRE 1
Assis sur la lunette des toilettes de sa salle de bains, pensif et résigné, julien fut surpris de voir défiler les principales images de sa vie, pareil à une personne voyant défiler les plus
grands moments de son existence à l'instant de rendre le dernier soupir.
Une vie, souriante mais aussi tragique. Une vie, rien de plus, aux événements désordonnés qui lui rappelaient néanmoins qu'il n'était qu'un petit insecte de passage. Un signal semblait lui dicter
de combler au plus vite le vide de sa vie, vertigineuse mais aussi effrayante. Ce défilement d'images qu'il perçut comme surréaliste lui indiquait qu'il était peut-être temps pour lui de vivre
maintenant son destin. On ne se préservait pas de son destin, même de sa propre fin.
Car se disait-il, une vie, si dénuée, sans rien ça servait à quoi ?
Une vie qui ne sentait rien, une vie sans chaleur, sans mots, ça ne servait à rien !
Juste à remplir un espace vide de présent, vide d'espoir et vide de futur.
Julien se nettoyait à l'eau courante, il n'utilisait pas le papier car il aimait trop la propreté. Il trouvait plus sain d'éliminer de cette manière ce que son entre-fesse expulsait.
Le corps générait en permanence une quantité de crasse repoussante qu'il était difficile d'éliminer dus, en partie, aux bactéries qui vivaient et se reproduisaient sous la peau humaine. Julien
avait conscience que chaque jour, une personne arrivait à perdre plus d'un milliard de particule de peau et générait environ l'équivalent d'un litre de sueur. Cette saleté était partout,
contaminait, pourrissait tout autour d'elle et empoisonnait sa vie.
Le tissus de ses doigts saignait de cette saleté tenace et dire que Julien n'avait lavé son linge qu'une fois ce mois. Laver son linge quand soudain il ne comprenait plus l'utilité du monde et
pourquoi le monde était si injuste et bizarre. Se laver la tête de toutes les images sombres, de toute la merde que ses yeux lui renvoyaient. Il n'y avait que saleté autour de lui et lorsqu'il
croisait les yeux d'une femme, il était pris d'un haut le cœur à lui arracher l'estomac. Il ne pouvait approcher une femme sans qu'elle lui évoque la souillure. Jusqu'à présent, il n'avait croisé
que des femmes méprisables, sans scrupules et aux mœurs légères. De celles prêtes à tout pour réussir. Julien pris la décision de nettoyer tout ça à grande eaux.
Qui le ferait sinon lui. Il pourrait alors croire en une certaine identité entre le vrai, le beau, le bien et le mal. Julien connaissait cette dualité qu'il nous était impossible de rejeter. Le
bien étant ce qui contribuait au succès de la vie, le mal ce qui tendait à la détruire ou la nier. Mais il pensait que nous devions ce mal à Eve, la première femme. N'avait-elle pas tourné le dos
aux recommandations du vrai Dieu. « Tu peux manger tous les fruits des arbres du jardin mais l'arbre de la connaissance du bien et du mal, tu ne mangeras pas. Car le jour ou tu en mangeras, tu
connaitras la mort surement ».La tentation avait été trop forte pour cette pècheresse. N'avait-elle pas consommé et perpétré le péché originel ? Le mal, depuis lors, nous habitait. La femme était
le mal et un grand nettoyage s'imposait.
A 50ans, Julien entamait une laborieuse journée. En ce lundi, tout foutait le camp et l'envie lui prit de saisir tous les miroirs du monde pour les foutre en l'air parce qu'il n'aimerait pas ce
qu'il y verrait. Julien découvrait tout à coup l'angoisse. Il était devenu l'image de l'angoisse.
Jusqu'à présent, il avait rêvé sa vie, il était temps maintenant de vivre ses rêves, des rêves de pureté, débarrassés de toutes saletés.
A la recherche d'un plaisir immédiat qui pourrait le soulager de l'angoisse oppressante, julien était convaincu qu'il n'avait rien d'un psychopathe. La souffrance de l'autre ne l'attirait pas et
il ne possédait, aucune perversion. Cependant, son humeur de l'instant oscillait entre euphorie et tristesse.
Julien, décontenancé depuis ce défilé d'images insensées s'interrogeait
Ce message télépathique lui indiquait l'existence de la souffrance et son intensité présentait tous les degrés depuis la quantité négligeable, jusqu'à l'atrocité insupportable. Julien, de toute
évidence souffrait, mais il savait néanmoins que la rédemption existait.
Dieu n'en avait-il pas usé pour montrer aux hommes à quel point il les aimait et Jésus Christ lui même fit l'expérience de la souffrance et de la mort sur la croix. Une rédemption qui lui fit
gagner le ciel.
Julien déciderait de trouver la sienne. Il était convaincu d'avoir eu ce matin, une révélation. Il y a des moments où une porte s'ouvre dans notre imagination, par laquelle se dessine le chemin
qui nous attend. Pour Julien, Rien n'était très clair encore ni bien défini mais il se sentait investi d'une mission. On le désignait, il en était certain, comme l'ange exterminateur pour punir
les coupables de répandre autant de saleté qui empêchait toute pureté de l'âme.
Il serait donc le guetteur, celui qui stoppera toute contagion et pourquoi alors ne pas rejoindre le clan des Parques. Elles étaient trois, julien serait le quatrième.
Celui qu'on n'attendait pas.
Julien détestait les armes blanches. Lors des repas, il utilisait le couteau avec prudence. Il éprouvait une répulsion pour tout ce qui
était tranchant. Le sang le mettait mal à l'aise et sa simple vue lui répugnait.
En fouillant ses placards, il trouva ce qui lui convenait. Julien choisi un tournevis cruciformes au manche plastifié qui se logeait parfaitement au creux de la main. La lame, en acier inoxydable
de 10 cm, lui parut satisfaisante. Le tournevis, simple outil, devenait soudain une arme redoutable.
« L'arme parfaite » se dit julien. Elle tiendrait parfaitement au fond de ses poches
Montmartre reste aujourd'hui un lieu de vie et de découvertes historiques et culturelles très fréquenté. Julien y habitait seul, dans un petit studio dont il était heureusement propriétaire car
dans ce quartier de la capitale, très touristique et très convoité, les prix avaient considérablement augmenté. Julien serait d'ailleurs incapable d'honorer le moindre loyer. Il était aujourd'hui
inactif, à la périphérie de la société. Il ne s'en plaignait pas et se débrouillait, tant bien que mal, pour cacher cette misère latente.
En descendant de chez lui, Julien rejoignit la place des Abbesses, à deux pas de son domicile. Il affectionnait cette place typique et la Verrière de sa station de métro. Sur cette place, se
trouvait l'église St Jean, en béton armé, une bâtisse néo-gothique élancée qui en imposait. Julien y priait de temps en temps. Puis il se rendit vers le square Jehan Rictus, un petit parc aux
multiples plantations d'arbustes. Julien adorait y observer le « mur des « je t'aime » du parc. C'était le côté magique de cet endroit. Sur 40 m2, un mur de carrelage vous offrait des morceaux de
cœurs brisés et les principales langues et dialectes y étaient représentés comme autant d'étoiles dans le ciel. Ce mur extraordinaire n'était qu'un miroir vous renvoyant tous les plus beaux
messages d'amour du monde entier. C'était bien le seul miroir que Julien n'oserait pas briser. Il avait bien connu la passion mais il avait su trop tard qu'aimer ne voulait pas dire une extension
de son ego. Pour aimer, il fallait accepter et Julien n'avait jamais su accepter.
Il était seul aujourd'hui, seul mais propre.
La journée déclinait sous une température agréable en cette fin du mois de mai. Julien se mit en marche vers son destin.
Il descendit la rue des Abbesses rénovée depuis peu, bifurqua sur la droite pour rejoindre la rue Gabrielle, qui débouchait sur le haut de la rue Lepic.
Julien cherchait un endroit sans regard, discret et dépourvu d'un passage excessif. Les gens qu'il croisait accéléraient le pas. Nous approchions les 20 heures 30 et tous rentraient au plus vite
chez eux, pressés de se vautrer dans un bon fauteuil devant leur poste de télévision en poussant le son assez fort pour ne plus entendre le bruit de la vie. Julien accéléra le pas pour rejoindre
le haut de la rue Lepic. Là, il avait toutes les chances de' croiser une femme isolée. Il la vit à une centaine de mètres devant lui. Comme les autres qu'il avait croisées, elle pressait le pas
dans sa direction, sur le même trottoir. Elle marchait, tête baissée et portait un léger sac en bandoulière.
Un coup d'œil derrière lui, personne !
Il accéléra le pas.
Elle n'était plus qu'à une dizaine de mètres et il la voyait maintenant plus distinctement. Une femme somme toute banale, aux cheveux noirs mi-long, habillée d'un petit tailleur de couleur beige
et de chaussures légères à lanières. Pour julien qui l'avait en ligne de mire, une anonyme, sans doute rongée par la bassesse de ses actes qu'il lui faudrait expier.
L'instant magique était à sa portée. Il fit un écart brusque sur le côté de sorte que son épaule heurta celle de la femme. Elle releva alors légèrement la tête où il put apercevoir deux grands
yeux noirs étonnés de cette bousculade.
- Oh pardon, lâcha-t-elle
A peine eut-elle le temps de balbutier un vague mot d'excuse que Julien sortit sèchement la main de sa poche recroquevillée sur le manche de son arme.
Rien, il ne sentit rien de la pénétration dans la chair. Juste son poing qui heurta le ventre de la femme d'un coup sec. Ce qui suivit fut cependant plus significatif. Il vit nettement le visage
de la femme surprise et terrifiée. Elle ouvrit largement la bouche sous le choc mais aucun son n'en sorti.
Sa bouche ne cessait de s'élargir comme pour trouver l'air soudainement raréfié. Il vit la langue de la femme chargée de bactéries. Son estomac se révulsa.
Il ne quittait pas des yeux cette bouche béante qui semblait vouloir happer l'espérance. Son poing était toujours plaqué contre le ventre de la femme. Rare, les gens conscients de leur dernière
heure. La femme comprit qu'elle vivait sa dernière minute. Elle agrippa dans un ultime effort le revers de sa veste. Un geste désespéré. Elle cria son plus profond désespoir.
Ses yeux roulaient, roulaient fiévreusement dans leurs orbites chassant désespérément la mort imminente. Sa main, alors, coulissa lentement du revers de la veste puis elle tenta de s'agenouiller
sur le trottoir comme prostrée. Enfin, elle s'effondra.
Julien glissa au creux de sa main inerte une perle noire et referma la paume de la femme et ses paupières.
Il reprit son chemin, soulagé, fit quelques pas, et regarda une dernière fois la silhouette allongée sur le trottoir.
Julien descendit rapidement la rue Lepic pour rejoindre l'église St Jean de la place des abbesses. Il lui fallait, au plus vite, confesser son premier acte de purification. Il n'avait pas pris
garde de l'heure, cette église comme la plupart dans Paris, fermait ses portes vers 19 heures. Il lui restait la solution d'y venir le lendemain matin mais le temps pressait pour lui. Ne lui
restait que la Basilique du Sacré-Coeur ouverte jusqu'à 22 heures 45. D'ailleurs elle n'était qu'à 500 mètres de son domicile. Julien pris la décision de s'y rendre. Il ne pouvait attendre plus
longtemps, il devait confesser son acte et recevoir la grâce du seigneur. Le Sacré-Cœur était magique et majestueux. Son dôme central, haut de 80 mètres impressionnait. Le Christ représenté vous
transcendait. Le plafond de l'abside et la grandiose mosaïque représentait le sacré-cœur de Jésus et avec un peu d'attention, à sa base, le visiteur pouvait lire une phrase en latin « Au cœur
très saint de Jésus, la France fervente, pénitente et reconnaissante ».
Agenouillé sur le prie-Dieu, Julien fit ses grâces attendant une réponse divine qui viendraient encourager son parcours entamé pour toucher le ciel éternel. Il se dirigea ensuite vers la statue
de Marie, la mère de l'enfant Jésus, où il glissa deux euros dans le tronc lui permettant de se saisir d'un cierge qu'il plaça au pied de la sainte vierge. Seulement alors, il put rentrer chez
lui.
Le lendemain soir, mardi et sous un climat toujours aussi clément, Julien décida de renouveler sa promenade macabre. Il décida toutefois de se déplacer de quelques centaines de mètres de son
premier forfait. De la rue Gabrielle, il choisit de gagner la rue Poulbot pour se poster en observation. Julien sourit en arpentant la rue. Francisque Poulbot, gamin malicieux et espiègle eut la
chance de créer par le dessin ce célèbre gamin de Montmartre que l'on s'arrache encore aujourd'hui. C'était au début du siècle dernier où ce quartier regorgeait de vies simples, de vies saines,
bien avant que le progrès et l'avidité ne viennent pourrir ce quartier, entraînant les valeurs humaines et sociales dans les abysses de la déchéance. Sa seconde victime le déçut un peu. En tout
point semblable à la première, il n'en tira aucune jubilation. Le mercredi qui suivit, placé cette fois rue Cortot, sa victime lui causa manifestement une grande frayeur car dès qu'il frappa
vivement au ventre, elle se mit à hurler sinistrement. Un cri d'alerte qui résonna dans la rue heureusement déserte. Julien surpris de cette réaction frappa à deux reprises le ventre de la femme.
Enfin, elle finit par la boucler et s'effondra. Il quitta précipitamment la rue. Sa seule satisfaction c'est qu'il se trouvait à proximité immédiate de l'église St Pierre de Montmartre plus
petite que St Jean mais tout aussi agréable. C'est là qu'il se rendit pour confesser sa toute dernière purification. Une porte dérobée lui en permit l'accès.
Julien, cependant, exprimait pour la première fois sa frustration. En s'adressant à son Maître, il ne put lui cacher que sa quête lui semblait difficile et qu'il doutait qu'elle aboutisse. Jésus
christ, il était vrai, avait répandu la bonne parole pour attirer à lui ses brebis mais il avait pris le soin de désigner à ses côtés une douzaine d'apôtres pour le suivre dans sa quête. Julien
attendrait qu'on lui prête l'occasion tout comme lui de s'entourer de disciples. Son travail de purification s'en trouverait multiplié pour le bien de tous et pour le renouveau du monde. Mais
Julien n'avait toujours pas compris ce que le destin lui réservait ni son appel d'ailleurs. Q'attendait-on de lui et pourquoi lui ?
Diable, s'il avait été choisi, alors, de qui et pourquoi ? Du défilé d'images apparues dans sa salle de bain, Julien n'y voyait qu'un film obscur sans trame évidente. Il semblait qu'il lui
fallait trouver le chemin des portes, encore fallait-il qu'elles s'ouvrissent.
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